ANTOINE LECHARNY 

Côté fenêtre


PORTFOLIO

Prendre le premier train pour Deauville, revenir à Paris le soir, reprendre un train le lendemain pour Deauville et revenir à Paris, etc. Paris - Deauville - Paris jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’épuisement très relatif du corps. Jusqu’à l’épuisement, surtout, du trajet. Jusqu’à éprouver le
sentiment de ne plus rien voir par le rectangle de la fenêtre que je n’ai pas déjà vu et, plus encore, de ne plus rien vouloir y voir.

Avant l’épuisement, j’ai beaucoup photographié, très nerveusement et au rythme des apparitions. J’aimais partir quand il faisait encore nuit, me mêler aux travailleurs, aux étudiants mais aussi à ceux dont on ne sait pas où ils vont.

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Antoine Lecharny, Côté fenêtre, courtesy the artist

M’asseoir au bord de mon siège, le corps tourné vers l’extérieur et l’objectif collé contre la vitre. Voir depuis ma place comment c’était quand la vitesse emporte tout et donne l’illusion que les barres d’immeubles ou les corps de ferme, que l’on croise en quittant la ville, sont giflés par les arbres qui longent les rails, par un poteau ou par la pluie. Attendre que le soleil se lève et remplisse le wagon d’une autre lumière. Révélant ainsi les visages et les corps des passagers réveillés par le jour ou se cachant des premiers rayons, derrière des bras repliés ou sous les pans de leur veste, luttant pour gagner quelques minutes de sommeil. Puis s’arrêter à Evreux, accompagner les fumeurs et remonter dans le train. Y constater un peu plus de valises entassées à l’entrée des voitures et des têtes nouvelles. Ici, quelqu’un s’emporte au téléphone entre deux portes palières, on ne comprend pas tout, là-bas, deux filles, reliées par une paire d’écouteurs, se balancent sur la même musique. Après un long freinage heurté, le train se vide de ses derniers

Antoine Lecharny, Côté fenêtre, courtesy the artist

Après un long freinage heurté, le train se vide de ses derniers passagers. Sur le quai, les abris en tuiles plates nous protègent de la pluie et les roues des valises sur les pavés recouvrent son bruit. D’un coup, le hall de la gare se remplit et chacun se fraye un passage vers la sortie. Des taxis se succèdent sur le parvis, des gens poursuivent leur chemin en marchant à travers la place, d’autres encore se dirigent vers un arrêt de bus un peu à l’écart. Sur le trottoir d’en face, par-dessus la circulation des voitures, il y a du mouvement à l’intérieur des brasseries. Plus loin, un soleil énorme irradie la ville et descend implacablement vers la mer. Ici, seulement quelques minutes ont passé et la gare est dépeuplée. Sur les carreaux réguliers du hall, des papiers journaux et des emballages sont déplacés par des courants d’air chauds. Un employé rabat les rideaux du tabac et le grincement du métal retentit dans la gare. La pluie a cessé de tomber, les ombres s’allongent et le hall se couvre de rouge.

Antoine Lecharny

Antoine Lecharny, Côté fenêtre, courtesy the artist

ANTOINE LECHARNY - BIO

Antoine Lecharny est un photographe et artiste plasticien né en 1995. Il vit et travaille à Paris. À vingt ans, il part en Transylvanie photographier et partager la vie de familles Roms des bidonvilles de Deva. À leurs côtés, il essaie de saisir les liens qui unissent ces familles entre elles et leur relation à un environnement souvent hostile. Ce travail, primé lors du grand prix Paris Match du photoreportage étudiant, a été présenté à l’Hôtel de Ville de Paris en 2019. Puis, peu à peu, Antoine Lecharny commence à photographier différemment et se défait d’une intention purement documentaire sans jamais cesser pour autant de porter attention à la singularité des gens et des lieux qu’ils habitent. Son dernier livre, Ano Meria, a gagné le Prix Hip pour l'auto-édition.  Il est aussi lauréat du Prix du Public au festival Les Boutographies avec Même pas morts.

En parallèle de son travail photographique, il pratique depuis des années le dessin et la sculpture.  Lauréat du prix Audi Talents 2020 avec Henri Frachon, il a exposé en 2021 son dernier projet sculptural trou, triangle, jonc, doucine et dissonance au Palais de Tokyo, à Paris. 

 

www.antoinelecharny.com

Côté Fenêtre, a été réalisé dans le cadre de la résidence Tremplin Jeunes Talents du festival Planches Contact à Deauville et il a gagné le Prix du Jury 2021.