MYRIEM KARIM

ENTRETIEN

Tu travailles exclusivement avec la photographie argentique, inspirée par des approches expérimentales. Tes images semblent s'éloigner de plus en plus d'une vision de la photo comme représentation « documentaire » vers une certaine forme d'abstraction, un effacement des contours, une disparition. Pourrais-tu nous dire plus sur ton intérêt pour l'image photographique et ta démarche ?

 

Mon intérêt pour la photographie demeure dans sa capacité à rendre visible des impressions. Celles que nous procurent le réel, les expériences que nous traversons, nos réactions aux phénomènes. C’est cette sensibilité que j’essaye de traduire dans l’image photographique. C’est une autre manière de « documenter » le réel, d’en rendre compte. C’est donner la possibilité d’exprimer un regard oblique sur la réalité. Jusqu’à présent j’ai exclusivement travaillé à l’argentique. Pour diverses raisons, dont la principale est la lenteur. Un point essentiel dans ma vision artistique. Néanmoins, je ne me ferme pas de portes. Je crois qu’il faut trouver sa justesse entre la façon de faire et ce qui est donné à voir. Ne pas s’empêcher d’essayer d’autres choses si l’envie et l’occasion se présentent. Pour ce qui est du caractère expérimental : je suis autodidacte en photographie. J’ai beaucoup cherché seule, et appris grâce aux livres. A la base il y a donc beaucoup d’essais, de dérèglements, de surprises et une certaine liberté prise et affirmée face à des normes, des codes, des attentes. Mais j’appréhende la photographie comme une pratique infinie d’une certaine manière. Il y a toujours à chercher, développer, tenter, aller au-delà de ce que l’on sait bien faire.

Danse, philosophie, poésie ; tes influences sont multiples. Comment entrent-elle en dialogue avec ta pratique photographique ?

 

J’attache une grande importance à l’ouverture des possibles. Mes influences proviennent de divers domaines. J’aime l’idée d’avoir un horizon dégagé et large. De ne pas me restreindre quant à mes sources d’inspiration. C’est certain je suis contre le cloisonnement de la pensée. Et je crois fermement que l’entrecroisement des champs de la connaissance est fécond. C’est une promesse d’enrichissement, une source de savoir intarissable. Et c’est dans cette mutualité, cet entrecroisement que naissent de belles idées. Les disciplines ont des choses à se dire et il ne faut pas être gêné.e de les convoquer ensemble.

La danse c’est le rapport au corps, à l’espace, à la peau, à l’air. Il y a le volume, les formes que l’on créé. C’est prendre conscience de sa position dans l’espace, statique ou mobile. C’est interagir avec ce qui se présente sur son chemin. Et finalement, dans la photographie, quand je me rends sur un territoire, c’est exactement cela qui se produit. Il s’agit toujours de se demander où on se situe par rapport à l’objet observé et photographié. C’est tenter d’entrer dans le paysage ; être dans un corps à corps avec la matière.

Et cette attitude, en soi, est pour moi déjà philosophique et poétique. On prend le temps de se questionner sur notre situation, sur notre présence au monde. Sur ce qu’il y a en nous et ce qui se trouve à l’extérieur. Donc cette pratique du terrain est intimement liée à la phénoménologie. De la pratique à la théorie, ou l’inverse, il n’y a qu’un pas (encore faut-il le franchir !). L’idée d’intersection, d’entrelacement, alimente mon expérimentation et ma pensée photographiques.

Dans le texte qui accompagne La Reine des Tamarins tu parles d'une « nature sauvage, originelle, sans trace de présence humaine ». C'est quoi pour toi le sauvage ? Comment rentres-tu en relation avec ces espaces ?

 

Il y a quelque chose qui me touche profondément dans les espaces vierges. Cela revient souvent à trouver des endroits où la possibilité d’établir la vie de l’être humain a été (est toujours) difficile voire impossible. C’est la promesse d’une nature moins l’être humain. D’une nature qui ne porte en elle que les traces de son histoire, et qui vit et évolue à son rythme. L’absence de traces de la présence humaine est le gage de lieux épargnés par notre empreinte. On peut s’y rendre, les apprécier, les parcourir, mais vous êtes toujours invité.e. A un moment vous devez repartir. Je trouve que ces endroits (La série La Reine des Tamarins réunie à la fois des paysages pris en mer Méditerranée au large de Marseille, sur des glaciers dans le massif du Mont Rose en Italie, au pied des falaises dans la province de l’Aragon en Espagne ou dans les Gorges de l’Hérault en France,…) nous invitent à la discrétion. Ils nous font ressentir notre altérité. Rayonnent d’une beauté et d’une force. C’est tout cela à la fois que j’appelle le « sauvage ».

Tu cites Un Balcon en foret de Julien Gracq. Je voudrais évoquer cet écrivain et, en particulier, un essai dans le titre très suggestif Les yeux bien ouverts pour parler de la relation entre l'humain et son environnement.  Dans ce texte il invoque l'idée de « plante humaine », d'un être enraciné, sensible aux mouvements du monde qui l'enclôt, l'alimente, le modele.  Il écrit : « Je me fais de l'homme l'idée d'un être constamment replongé : si vous voulez, l'aigrette terminale, la plus fine et la plus sensitive, des filets nerveux de la planète ». Est-il possible pour toi de retrouver cette harmonie être humain et monde ?

 

Oui et je dirais même qu’elle est essentielle, cette harmonie. C’est fondamental de se sentir partie prenante et agissante au monde qui nous entoure. Qui nous façonne. Il est une source d’énergie incroyable, intense et fluctuante et nos vies sont traversées par ce flux. Nous ne sommes pas statiques, bien au contraire ! Le monde se meut et nous avec. Nous interagissons. Et aujourd’hui, nous pouvons l’observer. La pandémie nous démontre en partie que nous n’échappons pas au monde dans lequel nous vivons. Nous l’impactons et le sommes en retour : car même l’infiniment petit, l’invisible nous fait flancher. Au-delà de cette situation, ce qui me paraît étonnant c’est de se sentir hors-sol. Que vous soyez citadin.e ou campagnard.e vous n’échappez pas à la logique de la Terre qui suit sa révolution, aux saisons changeantes, aux heures qui passent, etc. Si je me sens très connectée à la nature c’est aussi que j’en ai eu la possibilité (notamment en vivant en milieu rural une partie de ma vie) et ai été habituée aux grands espaces, à la liberté. Et je pense que chacun.e devrait pouvoir développer son rapport à la nature et même si c’est la nature en ville : on peut prendre l’exemple des jardins partagés, des fermes urbaines, des bois en périphérie des centres urbains. Pour agir en faveur d’une communion avec le monde naturel.

Végétal, plantes et arbres ont pris, après un long oubli, une place centrale dans la pensée philosophique et écologique. Emanuele Coccia, dans son La vie de plantes, décrit les plantes comme «la forme la plus radicale et plus paradigmatique de l'être-au-monde». Peux-tu raconter ta rencontre avec la réserve naturelle Confluence Garonne-Ariège pour Arborescences, le projet crée pendant ta résidence 1plus2 Factory ?

 

La Réserve Naturelle de la Confluence Garonne-Ariège se situe à la périphérie de Toulouse. Je l’ai découverte grâce au projet de la Résidence 1plus2 portant sur les arbres et la forêt. C’est un territoire qui s’étend sur 15km, le long des berges de l’Ariège puis de la Garonne. C’est une forêt dans laquelle l’être humain n’intervient pas. Y sont laissés les arbres vivants et morts, les animaux, les insectes. Cela donne un ensemble massif et abondant. La Réserve c’est un lieu avec une poésie certaine car elle offre un paysage chaotique.  Lors de ma première balade dans la forêt, je me suis sentie à la fois étrangère et intime. Puis, à force d’y venir, j’ai tissé un lien familier et chaleureux avec les lieux. Le fait d’avoir travaillé en immersion m’a beaucoup aidée. Quand vous passez quelques jours au même endroit, à sillonner les chemins, grimper dans les arbres, et vous demandant les yeux rivés sur la carte quel autre endroit il vous reste à explorer ; je crois que c’est normal de finir par vous sentir « comme à la maison », bien que pas chez vous. Cette aisance au milieu des arbres m’a servie pour les observer. Trouver le bon angle d’approche n’a pas été tout de suite évident. Vous êtes soit en bas, soit au loin ou trop proche. Il me fallait trouver la bonne distance. Trouver des échelles différentes pour traduire les impressions de grandeur ou au contraire la finesse du détail. C’est complexe les arbres. Ils sont très liés à la Terre, enracinés en elle ; et en même temps ils côtoient l’air, l’eau, la lumière. C’est cette multitude de facteurs que vous devez considérer quand vous voulez photographier les arbres et la forêt. On doit s’adapter et en même temps tout cela fait appel à nos sens : on voit les arbres, les sent, les touche, les écoute. Donc il y a quelque chose d’assez intuitif.

En regardant tes paysages je pense aussi à Gaston Bachelard. Il décrit la rêverie poétique comme une forme d'imagination spatiale qui « permet de faire corps avec le monde et les éléments ». Il affirme que « par le regard et la parole poétique l’homme adhère au monde ». Mais on ne peut pas rêver avec des objets, il nous explique  « il faut rêver avec des matières », c'est dans la matière que l'imagination doit s'enraciner. Est-ce que ça résonne avec tes images ?

 

J’ai beaucoup lu Bachelard en effet. Je suis sensible à son rapport philosophique et poétique aux éléments et à la matière. C’est clairement une inspiration importante pour ma photographie, dans sa quête de révélation. Il analyse une expérience phénoménale du monde par le prisme du rêve et de l’imagination. Pour lui, il y a une puissance évocatrice de la matière. Un souvenir de la matière qui émane d’un travail de mémoire. Ce qui est touchant dans sa pensée c’est une fois encore la transversalité des domaines. Il décloisonne les champs de la science, de la philosophie et de la poésie. Tous se côtoient, se répondent, s’imprègnent ou s’opposent. C’est très riche comme pensée. Il y a une puissance révélatrice de la matière. Parfois j’ai presque l’impression que c’est avant le langage, dans une sorte de rapport primitif aux éléments qui serait inscrit en nous. C’est une pensée inventive sur notre manière d’être au monde. Cela me laisse rêveuse.

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